17 — La grande forêt

22 octobre 2299

Chères toutes et chers tous. Comment allez-vous aujourd’hui  ? 

Nous sommes de retour sur Titan pour la quatrième fois et demain, nous accueillerons de nouveau les futurs croisiéristes hebdomadaires. Mais aujourd’hui, c’est un peu de repos. Si d’habitude, nous ne sortons du MSC, certains anciens étudiants avec qui nous avons sympathisé nous ont emmenés découvrir la forêt aux mille couleurs.

Vous vous souvenez quand je vous ai dit qu’il n’y avait pas grand-chose à voir ici ? Ce n’est plus vrai. S’il y a bien un dôme à voir, c’est cette forêt aux mille couleurs. Il s’agit d’un petit dôme entièrement consacré à la nature. Il sent bon l’herbe fraiche et la faune sauvage – même si, après renseignement, les effluves ne viennent pas des arbres à proprement parler. Ils ont tous été génétiquement modifiés pour ne pas recycler le carbone. Aucun végétal ne crée de l’oxygène dans l’espace (exception faite des fermes à oxygène), cela serait compliqué avec les atmosphères artificielles. Mais pour le reste, tout fait plus vrai que nature. Ils ont aussi reproduit les changements de couleur des arbres dépendant des saisons (alors que la température reste constante), les couleurs vont de brun à orange. 

Le matin, c’était promenade invisible dans la faune. Accompagnés d’un hologuide et d’une vision intra-muros, nous avons pu visualiser des marmottes, des ours, des loups et d’autres animaux dans leur état naturel. Nombre d’entre eux ayant disparu il y a deux cents ou trois cents ans à cause du consumérisme d’antant, ce ne sont que des reconstitutions génétiques qui n’ont même jamais vu une once de la Terre, mais est-ce si important ?  

Pour midi, nous avons trouvé une petite crique à cascade. Nous avons alterné l’ingurgitation de nos rations quotidiennes et les baignades improvisées. Depuis le matin, nous nous sommes promenés dans tous les sens, pourtant nous n’avons vu que peu de personnes. Les seules âmes rencontrées étaient des gardes forestiers en plein travail. L’un des arbres devait être réduit. Son feuillage produisant trop d’ombre. Ils ont donné leur accord pour qu’on reste regarder, à condition qu’on porte des parapluies et des acouphènes. 

C’est la première fois que je voyais comment un arbre se réduit, cela se fait grâce à un robestier. C’est un anneau qui s’installe à la racine du tronc ; une sorte de collier d’un mètre de hauteur, lisse à l’extérieur mais rempli intérieurement de dents métalliques. Enfin, cela démarra. Les dents métalliques du collier grignotèrent le tronc tout en montant jusqu’à la cime de l’arbre. Puis redressant et se resserrant de plus en plus. Couche par couche, l’écorce, le cambium puis l’aubier furent arrachés devant nous au son de ces grincements de dents mécaniques. À chaque taille, des tonnes de poussières de copeaux étaient éjectées dans les airs telle une neige beige et lourde… d’où nos parapluies. 

Puis l’arbre a disparu, réduit à néant. Le robestier s’était arrêté automatiquement comme après un repas plantureux. Les gardes n’avaient plus qu’à « peindre » une couche organique sur la cime plate de ce défunt végétal. Nous leur rendîmes les parapluies et leur avons dit au revoir. 

C’est l’un des dômes les plus jolis et tranquilles qui existe, mais il est situé à côté des croisières les plus renommées de tout le Système solaire. Les gens ne prennent pas le temps de venir ici, ils veulent aller sur leur vaisseau et partir directement pour les Anneaux. Pourtant, s’ils savaient ce qu’ils ratent  !!!

Nous sommes retournés au vaisseau en fin de journée. C’était évidemment la cohue, comme à chaque embarquement. 

À plus pour d’autres nouvelles.