11 – Europe, la belle

13 septembre 2299

Chères toutes et chers tous. Comment allez-vous aujourd’hui ?

Nous venons de terminer la mission de Charlèt. Nous sommes le matin, à la surface d’Europe. Plus exactement, nous nous trouvons dans la station scientifique O.M.E.G.A. C’est l’unique station scientifique de toute la surface. Elle est basée à un kilomètre sous la surface du manteau de glace. 

D’abord Europe. Comme la Convention galiléenne de la protection de la biodiversité la protège, elle est non colonisable, seuls les scientifiques et les étudiants ont le droit d’y mettre les pieds. On ne peut même plus construire de nouvelles stations de recherche. Autant dire que dehors, on se sent un peu seul. 

Pour venir sur O.M.E.G.A., nous sommes passés par le S.M.O.B. Le musée se trouve pile au-dessus. Si la partie publique du S.M.O.B est constituée d’un grand nombre d’aquariums (toutes espèces confondues, mais principalement venant des systèmes jupitériens et saturniens), la partie privée est un centre de recherche actif. Par contre, il n’y a pas de dôme ni de ville ici. Tous les jours, les équipes retournent vivre dans les dômes de Ganymède ou à JupiterCity.

Nous nous sommes soumis à quelques examens standard, puis nous avons pris un ascenseur gravitationnel (une toute petite navette). Trois heures de descente plus tard, nous aidions Charlèt à débarquer le matériel dans un froid de canard.

Concernant la recherche, Charlèt étudie principalement la morphogenèse jupitérienne. Lui et l’équipe dont il fait partie essaient de savoir si la zoologie d’Europe et celle de Ganymède sont d’une unique et même souche. Si c’est le cas, cela voudrait dire qu’il y a eu transfert de vie entre les deux lunes. Aujourd’hui, trois théories s’affrontent :

  • Les lunes ont été attrapées par Jupiter et la vie s’est développée sur chacune d’elles sans qu’il y ait eu une quelconque interaction ;
  • Les lunes ne formaient qu’une énorme lune qui a explosé sous les forces de marées donnant les quatre grosses lunes galiléennes et toutes les petites autres ; 
  • Un astéroïde en a percuté une des deux, envoyant de la vie sur une autre ;
  • Un peu de tout cela.  

 Pour corroborer une de ces hypothèses, il faut trouver un facteur commun, et c’est ce à quoi Charlèt travaille. Il pêche des spécimens sur les deux lunes, les fait régresser génétiquement (oui, on peut faire cela, c’est la même technologie qui fait rajeunir les vieux riches) et compare leurs caractéristiques. Selon le nombre de régressions et de caractères communs, nous pourrons savoir d’où viennent les lunes. Ingénieux, non ? 

Donc nous étions ici pour pêcher. Notre mission n’a pas duré longtemps, à peine une vingtaine d’heures. Le temps de descendre l’hameçon, de capturer un « poisson » et de le remonter. 

L’hameçon, c’est un engin hélitreuillé automatique qui peut chauffer la banquise à une température de 80 degrés tout le long des cent kilomètres de glace. Pourquoi 80 degrés, et pas 110 ou 4 ? Parce que 80 est la température idéale pour qu’un objet puisse avancer dans un bloc de glace le plus rapidement. L’autre truc assez magique, c’est le câble de nanoparticules, qui est chauffé aussi (vu que c’est lui qui transporte l’énergie jusqu’à l’hameçon). Avec tout cela, il ne faut pas plus de cinq heures pour parcourir les cent kilomètres : cinq heures pour descendre et pêcher de la vie, cinq heures pour remonter (grâce au treuil). Voilà notre journée sur Europe. 

La pêche a pris par contre un certain temps, car l’équipe cherchait un animal bien particulier : un Europarichthys Colubrinus. Or comme on n’y voit que dalle là-dessous, c’était assez compliqué. L’hameçon ne contient d’ailleurs pas de caméra, juste un écho radar qui retransmet une vague holographie que seul un œil expérimenté peut interpréter. Chaque fois qu’on pensait en trouver un, l’hameçon restait immobile, ouvrait son clapet et émettait un signal d’attirance. Une fois l’animal pris au piège, on pratiquait une analyse ADN rapide, si c’était bon, on remontait le tout. Sinon, on ouvrait et on recommençait plus loin. Il a fallu faire quatre prises avant d’avoir le bon.

Pendant la vingtaine d’heures, nous avons dormi (un peu, beaucoup) et avons aidé les chercheurs à ranger ; nous sommes aussi sortis pour marcher à la surface, mais pas bien loin pour ne pas se perdre (même si mon connecteur connaissait le chemin). Et puis, ce n’était pas comme s’il y avait beaucoup de choses à visiter dans le coin. 

Si Yosméria était aux anges de voir de la biologie proactive, moi, j’avoue que j’étais surtout impatiente de regarder en vrai ces créatures que nous n’avions vues qu’en holo. Mais il n’y avait rien. Ou plutôt, impossible de voir, car l’hameçon est fermé hermétiquement (pour maintenir la pression et l’absence de lumière) et pressurisé. Charlèt nous expliqua que c’était nécessaire pour ne pas les tuer sur le coup. L’aquarium de quarantaines du S.M.O.B n’attend plus qu’eux.

À plus pour d’autres nouvelles.